Des documentaires contre le silence
"Oumoun", Fairuz Ghammam, Belgique, 2017 -- "Que reste-t-il ?", Ludivine Henry, France, 2013

Oumoun et Que reste-t-il sont deux court-métrages documentaires qui usent d’un dispositif similaire : il s’agit de deux plan-séquence de 17 et 11 minutes aux cours desquelles les réalisatrices cherchent à obtenir la réaction d’un proche à propos d’un enregistrement qu’elles leur font écouter au début de l’expérience. Elles font toutes les deux faces à une faille dans leur histoire familiale que leur projet documentaire tente de combler.

Dans Oumoun, la cinéaste bruxelloise Fairuz Ghamman fait écouter à sa grand-mère une lettre qu’elle a enregistré en tunisien, la langue de ses ancêtres qu’elle a appris récemment. Il n’y a pas de sous-titres, le public non arabophone ne comprend pas ce qui se joue dans les quelques mouvements d’approbation de la vieille dame seule à l’écran. La voix de la réalisatrice surgit alors à nouveau du hors-champ pour questionner, dans un arabe hésitant, sa grand-mère sur ce qu’elle vient d’entendre. Les sous-titres qui étaient absents jusque là, apparaissent pour traduire l’échange. Fairuz Ghamman ne reçoit que des réponses évasives à ses questions, sa grand-mère préfère lui parler du temps qu’il fait et l’interroge sur les visites auprès d’autres membres de la famille. Nous assistons vraisemblablement à une conversation de sourd, sans que la barrière linguistique soit en faute. Alors, la cinéaste demande à nouveau à sa grand-mère d’écouter la lettre enregistrée et on en découvre le contenu, cette fois traduit par les sous-titres. Cette lettre qui n’a reçu aucune réponse était un message
chargé d’affection et du désir de renouer un lien entre les générations et les cultures.

On retrouve cette impossible expression des émotions dans Que reste-t-il où, assises toutes deux sur un canapé face à la caméra, la cinéaste fait écouter à sa mère une histoire qu’elle a enregistré. Ludivine Henry nous raconte un souvenir que lui a confié sa mère à propos de sa propre mère, morte alors qu’elle était à pleine adolescente : une aide avait été employée à la maison pour gérer le foyer et la vision de cette femme intruse, dérangeant toute la vaisselle et les ustensiles de la cuisine l’avait profondément choquée. La cinéaste révèle qu’elle avait été très touchée par ce souvenir qui a influencé la relation que la mère et la fille entretiennent.

Partie faire ses études à Grenoble, Ludivine Henry prend une chambre chez l’habitant, la propriétaire, une vieille dame était récemment décédée. Se rappelant le souvenir que lui avait confié sa mère, Ludivine Henry, entreprend de ranger la cuisine de son nouveau logement avec le plus de précaution possible, en remettant tout à sa place. Malheureusement, la fille de feu la propriétaire entre dans la pièce avant qu’elle ait eu le temps de finir et sa réaction fut accablante. La jeune cinéaste se retrouvait avoir pris le rôle de l’aide qui avait troublé le deuil de sa mère. Une fois cette confession achevée, elle tend un regard interrogateur vers sa mère chez qui elle attend une réponse qui ne viendra pas.

Agités de quelques petits mouvements de corps dans un environnement statique, ces deux long plan séquence ne sont pas moins intenses et cruciaux pour leurs autrices et pour le, la spectateur.trice qui adopte leur point de vue. Le dispositif n’est caché ni aux personnes qui y participent, ni aux personnes qui regardent : tous.tes attendent l’évènement qui ne viendra pas, malgré le temps et l’attention qu’on lui aura donné pour qu’il se manifeste. Les cinéastes n’ont surement pas cru que leur film allait défaire un passé difficile, mais leur espoir de construire quelque chose de nouveau est tangible. Au final, elles parviennent à toucher le vide pénétrant du silence des coeurs.

Ces tentatives ratées sont précieuses et touchantes, plutôt que de nous appeler à juger ces deux situations, elles nous interrogent sur les moyens employés par les deux réalisatrices. Le documentaire est ici désigné comme lieu privilégié d’une expérience intime. Cette réalité trans-médiatique en vaut autant qu’une autre
et appelle à explorer consciemment la nature de nos existences contemporaines que l’on traverse et influence autant physiquement que par le biais d’écrans. Le cinéma et le réel sont capable de se composer simultanément, la forme du plan séquence s’y prête tout particulièrement car elle documente un temps qui passe plutôt qu’un instant. L’illusion cinématographique n’est plus maintenue par le montage, reste la démarche d’enregistrer des faits que l’on a provoqué pour la caméra, en apportant ces enregistrement vocaux. Le documentaire devient une interface du Réel.

La mise en scène documentaire est un continent immense à découvrir, si explorer ce genre de démarche vous intéresse, Kinoks vous invite à assister à la projection de Chjami è rispondi, un documentaire d’Axel Salvatori-Sinz, qui tente de renouer le dialogue avec son père. Pour cela il met en scène leur propre confrontation verbale. Le véritable objet de sa recherche n’est pas vraiment la performance en elle-même mais de savoir si son père se prendra au jeu et à quelles conditions. La projection aura lieu mercredi 14 novembre à l’Université Lumière Lyon 2, au campus Berges du Rhône, dans le grand amphi à 10h.

Photographie par Madeleine RÉ

Juliette MOINET-MARILLAUD 31 octobre, 2018
Juliette MOINET-MARILLAUD 31 octobre, 2018
Partager ce poste
Archiver
Se connecter pour laisser un commentaire.

Faire fleurir le corps du temps
Poésie du présent chez Naomi KAWASE